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"Clémentine et la glace

Clémentine était une petite fille silencieuse, comme murée dans un mutisme quasi-permanent.

Elle parlait, bien sûr, mais peu et restait souvent à regarder les gens avec une intensité qui dérangeait souvent ces derniers. C'était comme si Clémentine voulait voir à travers les gens.

Clémentine avait toujours été comme ça. Depuis sa naissance, cela faisait rire sa maman de voir la réaction des gens que Clémentine fixait. C'est comme si elle leur présentait ce qu'ils étaient à l'intérieur. Pour certaines, ce regard et l'enfant amenaient un sourire. D'autres, au contraire, tournaient la tête et allaient voir ailleurs, loin de la petite.

Le seul endroit où la petite parlait était le miroir de la salle de bains. Là, elle avait de longues conversations avec son reflet. Cependant, là encore, la fillette restait très sérieuse et concentrée.

Ses parents se demandaient fréquemment comment Clémentine allait se débrouiller à l'école ou losqu'elle serait dans la Société.

Un jour que sa maman était sortie avec Clémentine pour se promener dans le parc qui était en ville, un marchand de glace arriva et, chose extraordinaire, Clémentine pressa la main de sa maman, ses grands yeux écarquillés vers le marchand de glace.

"Maman, on peut aller voir le Monsieur ?"

"Bien sûr ma chérie".

Elles se dirigèrent donc vers le marchand de glace qui était un bonhomme tout rond et très jovial. Il vit arriver Clémentine et sa maman et leur adressa un large sourire.

"Bonjour Madame, bonjour ma princesse" il adressa un clin d'oeil à la maman.

"Tu es tellement jolie, comment t'appelles-tu ?"

"Clémentine"

"Ah, et une glace à la clémentine pour Clémentine" et il éclata de rire en regardant la petite qui lui souriait.

"allez, je te laisse choisir ma belle. Que veux-tu ?"

Clémentine ne savait pas et comme tous les enfants, savaient instinctivement que le plaisir est plus grand avant d'avoir ce que l'on désire. Elle fit donc traîner son choix pour mieux profiter de tous les parfums que le marchant pouvait avoir. Puis elle se décida pour une glace à la cerise.

Lorsque la maman voulut payer, le marchand refusa.

"La première fois c'est pour moi et en plus, quand on sert un ange, c'est un privilège". L'homme souriait à l'enfant qui lui souriait en retour. Clémentine s'inclina avec un visage très sérieux "Merci beaucoup". La mère protesta, mollement, car elle semblait comme étrangère à ce tableau.

Le marchand de glace et Clémentine se regardaient intensément et la maman en fut mal à l'aise, comme si elle était exclue d'une conversation privée.

Elle prit la main de Clémentine pour l'emmener plus loin, mais l'enfant lui sourit et regarda encore l'homme qui sourit à son tour et détacha son regard de l'enfant.

"Vous avez une enfant exceptionnelle Madame, prenait soin d'elle et de vous".

La maman remercia et s'éloigna rapidement.

"Maman, je l'aime bien ce Monsieur, on pourra revenir demain ?"

"peut-être"

Et chaque jour, Clémentine alla chercher sa glace et restait avec le marchant quelques minutes les yeux dans les yeux. Et Clémentine s'ouvrit au monde. Elle regardait toujours les gens, mais moins longtemps qu'avant et surtout, elle allait vers certains d'entre eux et leur faisait des câlins et les embrassait. Cela avait divers effets, dont le plus surprenant n'était pas de voir les gens fondre en larmes.

Les parents de Clémentine étaient totalement déroutés par leur enfant et un jour la mère décida, bien que Clémentine soit petite, de s'en ouvrir à la fillette.

"Clémentine, pourquoi est-ce que tu vas serrer les gens dans tes bras ? Généralement, les gens n'aiment pas que tu ailles les voir, que tu les touches"

"Maman, lorsque je vous regarde Papa et toi, je vois vos ailes se déployer loin derrière vous, surtout quand nous sommes tous les trois ensemble. Le petit enfant en vous est souriant et joyeux. Mais pour la plupart des gens, les enfants que je vois à l'intérieur d'eux et triste ou en colère ou assis en boule et il pleure. Je ne peux pas laisser tous ces enfants comme ça, il faut que j'aille les consoler. C'est ce que m'a dit le Marchand de glace, il m'a dit que j'avais cette grâce de voir au fond des gens et de pouvoir les aider en parlant et en consolant leur enfant intérieur. C'est ce que je fais".

La maman était interloquée par le discours de l'enfant. Elle décida d'aller seule voir le marchand de glace pour lui dire d'arrêter  de donner des conseils dangereux à sa fille. Cette dernière abordait tout le monde et on ne savait pas comment elle allait être reçue. Cela inquiètait beaucoup la mère.

Lorsqu'elle arrive au parc, le marchand de glace était là, mais ce n'était pas le marchand habituel. Elle demanda à l'homme où était le marchand d'avant. Il lui répondit qu'il avait été malade et qu'il avait été remplacé, mais que son remplaçant était parti et qu'il n'avait pas ses coordonnées.

Elle rentra chez elle. Quand elle vit sa maman arriver, Clémentine la prit dans ses bras. Aussitôt, sa mère se sentit apaisée, tranquille.

"Ne t'inquiète pas maman, il ne m'arrivera rien"

Effectivement, Clémentine continua d'enlacer les gens, de leur faire des câlins et des bisous et partout où elle passait, il semblait que les gens devenaient plus paisibles. Même dans la cour de récréation, Clémentine avait le don de calmer ses camarades.

Et si vous aviez pu voir au-delà de son enveloppe humaine, si vous aviez pu voir dans la glace avec les yeux de Clémentine, vous auriez pu voir l'ange en elle auquel elle parlait silencieusement lorsqu'elle était petite.

Certains d'entre nous ont cette grâce de sentir l'ange dans l'humain et l'avoir à fleur de peau. Alors, il sème autour d'eux la joie et la tendresse. Ils sont plus nombreux que nous le croyons, il nous suffit d'ouvrir les yeux et de les laisser agir en nous."

 

A demain ?

La Rêveuse